Un casse qui ne fait pas les gros titres

Réduction d’emplois brutale et mise en péril des missions fondamentales des musées et opérateurs du patrimoine

Alors que le cambriolage du Louvre a révélé les manques criants de moyens et de personnel, alors que le ministère de la Culture soutient largement les musées privés, s’achemine-t-on vers l’abandon des institutions publiques du patrimoine ? Institutions dont les missions d’accès aux savoirs et de transmission sont pourtant brandies comme des modèles à l’international, au motif que leur organisation serait un peu « vieux jeu » et qu’elles ne feraient pas rentrer assez de cash ?

Les SCN dans le viseur des cost killers ?

La plupart des services à compétence nationale (SCN) relevant de la Direction générale du patrimoine et de l’architecture (DGPA) sont déjà sous l’eau par manque de moyens. Et voilà que l’on apprend que le ministère, en toute discrétion, a décidé de supprimer des postes essentiels au titre du « schéma d’emploi 2026 », une méthode de comptage qui se substitue, ou plutôt se superpose, aux « plafonds d’emplois ». 

Ces postes « disparaissent » à l’occasion d’un départ à la retraite, d’une mutation ou d’un congé maladie longue durée… Alors que les recrutements en cours ont été bloqués ou ralentis par les services centraux chargés du recrutement.

Résultat : moins 7 postes au Musée d’Archéologie Nationale, moins 6 postes au C2RMF, moins 6 postes au Château de Pau, moins 3 au Musée National de Préhistoire, moins 2 au musée de Compiègne, moins 1 au musée de Port-Royal (sur un effectif de 8)…

Au total, les chiffres varient selon les sources, mais c’est plus de 29 ETPT qui disparaissent, sans cartographie préalable, sans expertise globale. Et cette impréparation est lourde de conséquences !

Réductions d’emploi : des comptables aux ordres

Sans aucune concertation avec les équipes, mais sans davantage de concertation avec les directions des établissements ciblés, le ministère a donc choisi d’actionner ces fameux « schémas d’emploi » pour supprimer des postes encore vacants au 31 décembre 2025.

Cette méthode précipitée, verticale, brutale… et secrète, nous ramène à la période « délicieuse » de la RGPP, lorsque des suppressions sur emplois vacants étaient affichées comme des suppressions « sans douleur » puisque les postes n’étaient pas occupés. Évidemment, elles ne prenaient pas en considération les conséquences réelles et à long terme sur les équipes et les missions, mais au moins elles étaient affichées, aujourd’hui rien du tout, ça flingue en sournoiserie. Qui osera désormais bénéficier des dispositifs réglementaires de congés maladie pour des pathologies lourdes pour voir son poste disparaître du schéma d’emploi mécaniquement, froidement, statistiquement, l’année suivante ?

Et ça flingue sévère : même si les chiffres ne sont pas encore « stabilisés », ils donnent une idée précise de la situation : une bonne moitié des postes que le ministère doit supprimer cette année (41, dit-on), vont porter sur… 2% des effectifs.

Cette liquidation des “petits musées” est une nouvelle manifestation d’une mécanique bien rodée. On entrave les services publics avant de décréter qu’ils ne fonctionnent pas. Pour nos SCN : on mégote sur les moyens, on supprime brutalement 5% des postes, on augmente tout aussi brutalement le droit d’entrée (jusqu’à 40% cette année pour certains musées SCN) et éventuellement on change brutalement le staff de direction histoire de bien désorienter les équipes.

Comment tondre un œuf sans casse ?

Ces pertes de poste vont fragiliser durablement des structures déjà « à l’os », exsangues après 20 ans de cures d’amaigrissement.

Ces choix budgétaires brutaux sont incompatibles avec le maintien des missions, et en particulier leur cœur même : étudier, conserver et valoriser. Ils sont incompatibles avec les enjeux de sécurisation et de modernisation des installations, avec les objectifs de médiation et de démocratie culturelle, avec les nécessités de conservation des œuvres avec le maintien d’un haut niveau d’expertise nécessaire pour la restauration et la recherche.

Comment protéger les œuvres, ouvrir les musées et proposer des offres culturelles de qualité sans personnel pour assurer la sécurité des visiteurs et la sûreté des lieux et des collections, sans personne pour accompagner les prêts, les dépôts, les récolements, les expositions, les actions culturelles et de recherche ?

Alors que la plupart de ces musées souffrent déjà d’un manque chronique de personnel, de moyens insuffisants pour l’entretien et la modernisation des bâtiments, avec pour conséquence des salles fermées à tour de rôles et des collections « temporairement en caisse » pendant des années, le ministère a choisi d’aggraver la misère dans le mépris des missions, des publics et des agents qui se battent au jour le jour pour faire vivre leur établissement.

Périodiquement, la DGPA fait une crise de boutons et prépare pour ces SCN les solutions les plus baroques : les refiler aux collectivités (qui en général n’en veulent pas), les fusionner ou les rattacher une par une à des Établissements publics (EP qui n’en veulent pas non plus), les intégrer à la RMN (un EPIC, encore une idée géniale !). Quel est le nouveau projet : en faire une sorte d’EP multi-sites sur le modèle du CMN ou un établissement public “fédéral” sur le modèle Sèvres/ Mobilier National ?

On ne sait pas bien ce qu’ils vont nous concocter ce coup-ci mais ce qu’on sait c’est que ça a déjà été essayé. Si la DGPA a perdu la mémoire de ces essais avortés, les syndicats ont gardé, eux, cette mémoire. On les voit donc arriver à des kilomètres avec leurs gros sabots. A moins qu’ils nous surprennent en commandant une petite enquête IGAC sur le sujet… Sait-on jamais.

À l’heure où les tensions sociales et politiques sont tangibles, les montées des extrémismes préoccupantes, affaiblir ainsi les services publics de la culture est choquante. Les musées, la recherche patrimoniale et la conservation des œuvres participent pleinement à l’accès à la connaissance, à l’esprit critique et à la compréhension de l’histoire. Ils sont nécessaires et un bien commun essentiel.

Alerte au sabordage !

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